Florence, pouvez-vous nous raconter comment vous en êtes venue à reprendre ou créer la Ferme sous les Hiez, et en quoi ce lieu, niché à 750 m d’altitude dans les Vosges, a façonné votre manière de vivre et d’entreprendre à la montagne ?
Après 20 ans de vie salariés dans le secteur agroalimentaire et industriel, dans les environs de Paris, nous avons eu envie de revenir à une vie plus simple et plus proche de la nature. Nous voulions retrouver une vie en harmonie avec nos valeurs : une consommation plus respondable et limitée à l'essentiel et exercer une activité professionnelle ayant plus de sens. Nous avons recherché quelques mois le lieu qui correspondait à notre projet d'élevage de chèvres en production de laine mohair couplé à de l'hébergement touristique. Nous souhaitions vivre en montagne, et trouver une ferme qui nous permette d'accueillir nos deux activités. La ferme sous les Hiez cochait beaucoup de nos critères !
Élever des chèvres angora dans un milieu montagnard vosgien, ce n’est pas anodin : quels sont, très concrètement, les impacts du relief, du climat et de l’isolement sur votre travail au quotidien, et comment avez-vous adapté votre système d’élevage pour que les animaux et le mohair y trouvent leur compte ?
Elever des chèvres angora dans les Vosges ce n'était pas commun ! Les autres éleveurs en France sont plutôt situés dans le sud de la France : Lot, Gers, Ariège, Ardèche .. Mais nous nous sommes adaptés : nous avons décalé les tontes : Début Avril et début Octobre. En effet avec deux tontes tous les six mois, il n'était pas possible de les tondre en Janvier comme les éleveurs du sud de la France. Nous avons fait construire une chèvrerie confortable et spacieuse pour notre cheptel , car elles passent plusieurs mois à l'intérieur : généralement de Novembre à Avril. Nos prairies situées tout autour de la ferme sont pentues , pas de problème pour les chèvres qui y trouvent leur compte ! En revanche pas de possibilité de faucher mécaniquement , nous achetons donc chaque année du foin produit pas très loin dans le secteur de Remiremont. Nous ne nous sentons pas isolés puisque nos chambres d'hôtes nous amènent du monde des touristes français mais aussi étrangers et les accueillir et échanger avec eux nous fait voyager !
Votre activité repose sur une vraie diversification (élevage, transformation de la laine en créations textiles, chambres d’hôtes et gîte) : comment s’articulent ces différents volets au fil des saisons, et quelles sont les complémentarités – mais aussi les tensions – que cela crée dans l’organisation de la ferme ?
Les deux activités sont complémentaires , le fait d'être une ferme en activité nous amènent des hôtes et est un élement de différentiation concurrentielle avec les autres hébergements du secteur. Lorsque nous exposons sur des marchés nous mettons aussi en avant nos chambres d'hôtes et nous recevons régulièrement des hôtes qui nous ont connu sur un marché. Nos deux activités en terme de saison s'articulent bien : l'hiver les chèvres sont à l'intérieur, la fréquentation en chambres d'hôtes diminue alors nous nous occupons de trier la laine, de tricoter puis d'exposer sur les marchés de Noël, au printemps c'est le temps de préparer les patures, de commencer à sortir les bêtes progressivement dans les parcs voire en parcours avec nos deux border collies, en été et en automne les chèvres sont en pature , la fréquentation des chambres d'hôtes augmente et nous occupe pleinement avec les préparations des petits déjeuners, des confitures et conserves et des repas du soir que nous proposons sur demande.
Vous êtes à la fois agricultrice, artisane textile et hôtesse pour les visiteurs : comment gérez-vous ce rapport très direct avec le public, entre attentes touristiques (calme, authenticité, confort moderne) et réalité parfois rude de la vie de ferme en montagne ?
Effectivement ce sont différentes compétences et ce n'est pas simple parfois ! Mais nous gérons à deux mon mari Daniel et moi, les deux activités. Daniel est plutôt sur la partie élevage et moi sur l'accueil aux chambres d'hôtes et la création et commercialisation des produits tricotés. Mais nous faisons tout à deux, nous sommes capables de seconder l'autre sur son activité principale , c'est obligatoire vu la charge de travail. C'est ainsi que mon mari tricote aussi et aide aux chambres d'hôtes !! J'ai toujours aimé partager mes passions et convictions , c'est ainsi que l'échange avec nos hôtes sur notre choix de mode de vie m'est naturel.
La situation de la Ferme sous les Hiez, au bout d’une route sans issue, semble idéale pour le ressourcement, mais peut être compliquée pour la logistique et la commercialisation : comment faites-vous pour vendre vos produits en mohair, vous fournir en matières premières et rester connectée à vos clients et partenaires depuis ce bout du monde ?
Notre ferme est isolée en bout de route sans issue et à flanc de montagne. C'est le calme absolu et l'accès direct à la nature. Mais malgré cela nous sommes proches des villages, pour notre part à mi chemin de La Bresse et de Cornimont (3kms de chacun d'eux). Nous privilégions l'approvisonnement en circuit court et nous trouvons sur les marchés et chez les producteurs locaux tous les produits que nous servons en chambres d'hôtes. La commercialisation de nos produits mohair se fait à la boutique de la ferme, nos hôtes sont souvent contents de repartir avec une paire de chaussettes en mohair, souvenir de leur séjour. En hiver plus propice à la vente de la laine nous faisons des marchés de Noël ou foires bio. Nous avons aussi une boutique en ligne qui permet à ceux qui nous connaissent de racheter des produits qu'ils ont appréciés lors de leur passage sur notre stand.
Si vous vous projetez à 5 ou 10 ans, comment imaginez-vous l’avenir d’une ferme comme la vôtre dans le Massif des Vosges : évolution du climat, renouvellement des agriculteurs, nouvelles attentes des visiteurs… quelles transformations anticipez-vous et comment vous y préparez-vous ?
Nous nous approchons doucement vers la retraite et nous espérons que notre ferme trouvera un repreneur. En effet , le paysage se transforme et se referme si il n'y a plus de pression animale sur les pâturages. Nous avons passé plusieurs mois à réouvrir le paysage , en défrichant, ce serait dommage que tout le travail que nous avons effectué ne perdure pas. Le lieu que nous avons est propice à de l'agrotourisme : petite activité d'élevage comme la notre, couplée à de l'accueil touristique. Les Hautes Vosges ont un attrait touristique fort , avec un tourisme de qualité , et non un tourisme de masse. Le changement climatique attire les touristes vers la montagne , les Hautes Vosges proposent des activités sportives , randonnées, vélo pour tous, aussi bien pour des sportifs exigeants que des débutants. Notre accueil à la ferme répond aux attentes des visiteurs recherchant l'authenticité, les échanges directs, la simplicité.
Pour terminer, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui rêve de s’installer ou de se reconvertir en milieu montagnard, avec un projet mêlant agriculture, artisanat et accueil à la ferme, à la lumière de votre expérience à la Ferme sous les Hiez ?
Nous n'avons pas de conseil particulier, le plus important est d'être en phase avec soi même et de bien mesurer les changements de vie. Les contraintes de cette vie en agriculture en montagne : des vacances très succinctes, le peu de temps pour les loisirs, l'éloignement des infrastructures culturelles doivent être acceptées et mesurées dès le début du projet et acceptées par toute la famille. Mais vivre en pleine nature au rythme de celle ci en exerçant une activité professionnelle de passion compense largement ces contraintes.
Pour en savoir plus : https://fermesousleshiez.fr/